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Cultive tes talents

Lâchez prise, mais pas trop.

28 Février 2009, 00:00am

Publié par Etienne Séguier

La mode est au lâcher-prise. Les chrétiens s'y mettent aussi, le carême serait ainsi la période idéale pour lâcher prise. Pourtant, il y a des moments où il faut surtout s'accrocher. Dans les périodes de crise comme celle que nous connaissons, mieux vaut savoir tenir pour rester debout dans la bourrasque. J'ai rencontré le père Robert Scholtus, supérieur du séminaire universitaire des Carmes à l'Institut catholique de Paris qui a publié un petit livre revigorant sur ce sujet (1). Voici son interview où il distingue notamment le lâcher-prise en vogue actuellement de l'abandon prôné par les chrétiens.


Que reprochez-vous au lâcher-prise ?

 Robert Scholtus. Cette notion tend à devenir une formule ambiguë passe-partout. Gourous de toutes obédiences, analystes repentis, coachs accrédités, directeurs spirituels auto proclamés. Tous vendent désormais ce qui s'apparente à une éthique de la dérive volontaire. Dès que surgit un problème, il suffirait de lâcher-prise pour que tout s'arrange.
En quoi cette valorisation de la démission vous semble suspecte ?
R.S. Que l'on conseille de prendre de la distance à ceux qui sont en fin de vie pour se préparer à mourir, je peux le comprendre. Mais cette injonction me semble dangereuse quand elle s'adresse à des personnes en difficulté qui ne savent plus trop à quoi se raccrocher. Et en tout cas inquiétante lorsque l'on l'érige en mot d'ordre collectif. Notre société n'a-t-elle d'autres projets que d'organiser son déclin progressif ?
N'avons-nous pas trop valorisé la volonté ?
 R.S. Nous sortons sans doute d'un excès de volontarisme qui imprégnait une certaine conception de la réussite. Nous avons longtemps vécu dans l'illusion que nous pouvions maîtriser totalement notre existence. Cette approche a été mise à mal par une critique de la modernité. Mais, du coup, nous pensons que nous ne contrôlons plus rien. N'éprouvons-nous pas tout simplement un besoin de souffler de temps en temps ? Cette attitude de renoncement peut effectivement se comprendre lorsque l'on constate la « mobilisation infinie » à laquelle la société nous convie. Nous sommes sollicités pour être toujours en mouvement, en permanence sur le pont. Il est normal que nous ressentions le besoin de décrocher de temps à autre. Cette demande de repos peut expliquer l'attrait pour les sagesses orientales comme le Zen et le taoïsme.
Ne faut-il pas y voir aussi le retour de l'abandon à Dieu prôné par les chrétiens ?
R.S. Toute une littérature du développement personnel entretient en effet cette confusion. Le lâcher-prise mis en valeur actuellement cherche surtout à se désencombrer de toutes influences extérieures. Alors que la foi m'invite, elle, à me décentrer pour rencontrer le Christ et les autres. Dans le premier cas, cette attitude encourage un repli narcissique, dans le second une ouverture. La perspective n'est pas la même.
Les mystiques chrétiens n'ont-ils pourtant pas prôné un abandon radical ?
 R.S. Au XVIIe siècle, certains fidèles ont effectivement plaidé pour ce mouvement d'anéantissement de soi, à travers ce que l'on a appelé le quiétisme (voir encadré). Ne rien vouloir, laisser faire Dieu. Mais l'Église s'est clairement opposée à cette doctrine. En misant tout sur un face à face avec Dieu, le quiétisme nie l'apport des autres. Plus besoin de s'engager dans la société, ni de s'enrichir de l'apport de la communauté des croyants. Elle justifie aussi toute dérive morale, puisque seul compte ce que l'on croit être la volonté de Dieu.
Que propose finalement la spiritualité chrétienne ?
R.S. De chercher un équilibre fragile qui se garde de tout volontarisme sans pour autant renoncer à tout projet. Nous passons ainsi notre vie à prendre des initiatives, tout en accueillant ce que l'on appelle la grâce qui nous détourne de nos souhaits initiaux. Cette tension est mise en lumière au XXe siècle par des figures comme Charles de Foucauld et Thérèse de Lisieux. Tous les deux partisans de l'abandon et pourtant deux mystiques incroyablement volontaires.
1) « Faut-il lâcher prise ?  Splendeurs et misère de l'abandon spirituel » Bayard, collection Christus.

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Arthur 03/03/2009 10:18

Pour Charles de Foucauld, il me semble qu'il a mis du temps à être dans le lâcher prise, et ce n'est qu'à la fin de sa vie, lorsqu'il était malade, qu'il a cessé de vivre en force.
Mais que sans sa terrible volonté, il n'aurait pas eu une telle vie.